La collection à l'honneur

  • Solo andata

    Erri De Luca

    Parions que les lecteurs assidus d'Erri De Luca ne s'étonneront pas de son entrée dans la collection Poésie/Gallimard tant sa prose déjà signale constamment en lui le poète. Le présent volume qui reprend les poèmes d'Aller simple (Du monde entier) auxquels nous avons adjoint L'hôte impénitent dans son intégralité, donnera en outre à lire des poèmes inédits spécialement choisis par l'écrivain pour cette édition. Si Aller simple évoque d'abord l'épopée tragique des migrants qui tentent de rejoindre le sol italien et le destin des désespérés qui affrontent la violence de la mer et de l'indifférence, on y lira bien plus qu'un plaidoyer militant. La poésie de De Luca, portée par son humanisme engagé, proche dans sa sobriété et sa ferme clarté de celle de Primo Levi par exemple, trouve aussi son propos, comme son oeuvre en prose, dans l'évocation de la guerre, de l'amour, de la liberté perdue, de la terre d'Italie et n'exclut pas l'expression heureuse de l'existence dans sa sensualité.

  • Ce livre est le libre récit d'une vie d'homme d'action. Celle de Patrocle Passavant des Baleines, lieutenant de vaisseau, agent de l'État, aventurier bien vivant, qui, à l'instar de Moravagine ou de Battling, ses prédécesseurs, aurait pu, tout aussi bien, n'être qu'une créature de fiction.
    Mais, l'auteur peut en témoigner, cette vie de héros, Passavant l'a conduite sans faiblir vingt ans durant. Yougoslavie, Cambodge, Djibouti, Afghanistan...
    Comment épouser le mouvement d'une pareille existence, sinon en inventant ce long poème, qui chante un monde où l'action est vraiment la soeur du rêve ?

  • Gabriel Randon, dit Jehan-Rictus, né en 1867 et mort en 1933, connaît une enfance difficile et conflictuelle, il quitte l'école vers quatorze ans, vit de petits métiers divers et commence à fréquenter le milieu des artistes et anarchistes de Montmartre. Menant une vie précaire, sans-logis pendant un temps, il fréquente à vingt-deux ans le monde des clochards et des vagabonds, expérience cruciale qui lui inspirera le meilleur de son oeuvre littéraire. Il a vingt-huit ans quand il entreprend en effet de donner la parole au petit peuple des rues et des déclassés dans des poèmes entièrement écrits dans sa langue, l'argot parisien. Ce sera Les Soliloques du pauvre qu'il fait connaître en les disant lui-même dans les cabarets montmartrois, au Chat noir notamment. Livre inclassable, sans équivalent dans l'histoire de la poésie, ce recueil qui connaît un succès immédiat en raison de sa force lyrique, de sa puissance oratoire et de sa maîtrise prosodique est sans doute, après Villon et avant Prévert ou Queneau, un des rares exemples d'une poésie qui use de la langue populaire et il préfigure d'une certaine façon le rap contemporain. Nous y avons adjoint le recueil Le Coeur populaire, écrit dans la même veine. C'est Nathalie Vincent-Munnia, universitaire spécialiste de la littérature populaire du XIXe siècle, qui a établi l'édition de ces deux recueils et le glossaire qui permettra au lecteur d'aujourd'hui de se familiariser avec l'argot truculent de Rictus. On trouvera à la fin du volume un lien vers l'enregistrement que fit Rictus de ses poèmes chez Polydor en 1931.

  • La vie de Lydie Dattas à laquelle son oeuvre est intimement liée est en vérité peu banale : née en 1949, fille du musicien Jean Dattas, organiste de Notre-Dame de Paris, elle écrit très tôt des poèmes et connaît sa première publication à 20 ans au Mercure de France, elle épouse à 23 ans Alexandre Bouglione, se lie d'amitié avec Jean Genet, rencontre Jean Grosjean qui préfacera son livre majeur Le livre des anges, correspond avec Ernst Jünger, avant de partager le chemin de Christian Bobin. Le volume que nous proposons donne bien sûr à lire ce Livre des anges dont la parution eut en son temps un large écho en raison de sa puissance lyrique et de la tonalité étrange du propos entre mysticisme, sensualité et féminité revendiquée. Nous y adjoignons deux livres qui contribuent à complexifier le jugement du lecteur sur le parcours de cette poétesse qui prétend faire prévaloir la puissance du coeur sur le prestige de l'intelligence, et qu'on réduirait en l'enfermant dans le simple registre d'une mystique contemporaine : La nuit spirituelle, écho de ses relations ambivalentes et tourmentées avec Jean Genet, et le récent Carnet d'une allumeuse (ici dans une version nouvelle) qui d'une autre façon revendique la force créatrice de la femme et dénonce les malentendus qui contribuent à la nier en l'enfermant dans le statut d'objet de séduction et de plaisir. Dans un article de La Croix Patrick Kéchichian a justement situé cette poésie entre 'mystère et fureur'. C'est naturellement Christian Bobin qui offre une magnifique et inspirée préface à cet ensemble poétique insolite et de haute intensité.

  • À l'exception de Tagore et d'une poignée d'autres, I'Inde poétique reste pour nous une immense terra incognita. C'est donc à un voyage fascinant que nous conduit cette anthologie, la première à présenter la poésie indienne depuis ses origines védiques (il y a plus de trois mille ans) jusqu'à aujourd'hui.
    Plus de deux cents poèmes, une cinquantaine de poètes dont une vingtaine de contemporains traduits depuis leurs langues d'origine (sanscrit, anglais, ourdou, hindi, bengali, marathi, tamoul, malayalam, télougou, cachemiri, etc.) témoignent ici de la richesse, de la diversité et de la créativité continue de la poésie indienne.
    Nous sommes, ne l'oublions pas, au pays où la poésie, selon les textes les plus anciens, est conçue comme une voie de délivrance, un yoga à part entière.
    Chez les poètes indiens contemporains que cette anthologie s'attache à faire découvrir (Arun Kolatkar, Lokenath Bhattacharya, Jayanta Mahapatra, Nissim Ezéchiel, Kamala Das, Sunil Gangopadhyay, etc.), le lecteur aimera s'immerger dans une poésie vivante, plus sensible qu'intellectuelle, exigeante mais accessible, aussi vigoureuse que mystérieuse. On reconnaîtra ici la persistance d'un chant à travers les époques, un chant fait de souffle et de lumière, profondément indien, à la jonction de l'absolu et du quotidien.

  • Bientôt centenaire, Frédéric Jacques Temple, né en 1921 à Montpellier, est sûrement un des poètes les plus atypiques du siècle qu'il a traversé, indifférent aux modes et avant-gardes successives, gardant obstinément le cap, dans le sillage d'un Cendrars dont il fut proche, d'une poésie de l'ouvert, de la traversée des lieux et des espaces. Et si beaucoup de ses poèmes sont dédiés à quelque ami, poète ou peintre, ce n'est sûrement pas pour faire apparaître un réseau de relations mondaines, c'est parce que le principe même de sa poésie relève de la rencontre, que la poésie se justifie comme occasion du lien fraternel, comme une conversation continue et le déni de toute clôture dans sa propre singularité. Ami d'Edmond Charlot, d'Henri Miller, de Lawrence Durrell, de Joseph Delteil, de Pichette ou de Gaston Miron, combattant engagé en 1943 dans la campagne d'Italie, journaliste, homme de radio, voyageur impénitent sur terre et sur mer, de San Francisco à Saint Pétersbourg, de Dublin au désert du Néguev, Temple nourrit son oeuvre d'une vie qui est étreinte insatiable du monde.

  • Publier un troisième volume d'André Velter en Poésie/Gallimard était assurément nécessaire, ne serait-ce que pour signifier la place majeure qu'occupe son oeuvre dans la poésie des dernières décennies, place première sans doute dans la génération qui suit celle des Bonnefoy, Jaccottet , Roubaud ou Dupin. Les trois titres des années 2000 rassemblés ici, suivant le triptyque de la douleur et de l'amour que constituèrent les poèmes à Chantal Mauduit, développent et approfondissent le credo existentiel du poète dont ce vers de La vie en dansant dit tout : "Du mouvement il n'y a pas à démordre". Il s'agit encore et toujours pour Velter d'échapper à toutes les ankyloses, tous les renoncements et toutes les clôtures et de se donner à cet absolu qu'est l'élan vertical et sans fin de la vie, cette danse sur l'abîme. La poétique de Velter, immédiatement reconnaissable entre toutes, est à l'aune de cette ardeur et de ce courage, toute de rythmes et de souffle vigoureux, scansion d'une âme enfiévrée qui exhausse la parole jusqu'au chant. Jamais tournée vers elle-même, chambre d'échos multiples, cette poésie de pleine santé s'imposait d'autre part pour accompagner le prochain Printemps des poètes dédié au Courage.

  • Si Huysmans est connu pour être un romancier et nouvelliste majeur et à l'influence durable de notre littérature, il n'en a pas moins illustré de façon magistrale la longue tradition du poème en prose. C'est même par là qu'il a commencé son oeuvre avec Le Drageoir aux épices en 1874, puis Croquis parisiens en 1880. Dans la lignée d'Aloysius Bertrand, Rimbaud et surtout des Petits poèmes en prose (Le Spleen de Paris) de Baudelaire, ces deux recueils, pour la première fois réunis en édition courante, évoquent de façon saisissante des scènes de rue, de music-hall ou de brasseries, mêlant les portraits de gens du peuple aux grâces sensuelles des demi-mondaines dans des vignettes qu'on dirait gravées à l'eau-forte par un Toulouse-Lautrec ou un Hogarth auquel le poète du reste se réfère. Mais surtout le lecteur y trouvera la jouissance d'une écriture alerte, colorée, charnelle au rare pouvoir de suggestion.

  • Jean-Marie Barnaud (né en 1937) est un poète discret, même s'il est largement reconnu dans le monde de la poésie (prix Apollinaire, prix Georges Perros, exposition rétrospective à la Bibliothèque de Charleville, chroniqueur éminent de remue. net). Il a bâti au fil des décennies, dans la proche parenté de Jaccottet et Bonnefoy, au reste très attentifs à son travail, une oeuvre d'une cohérence et d'une constance rares. Riche de seize livres tous publiés à Cheyne, cette oeuvre poétique, qui s'est accompagnée de romans et récits chez Gallimard et Deyrolle notamment, est toute entière vouée à formuler les arguments de la beauté subsistante au coeur des incessants démentis et des inévitables cruautés de l'existence individuelle et de l'histoire collective. On y entend d'un bout à l'autre une voix sobre, pudique, d'une bouleversante humanité dans sa retenue même et qui parle d'emblée intimement au lecteur. Le geste littéraire ici est étroitement tributaire d'une exigence éthique sans faille, comme la manifestaient un Paul Celan ou un Claude Simon, avec lequel le poète a correspondu. Le présent volume qui reprend des poèmes extraits de plusieurs des recueils majeurs de l'auteur et qui est préfacé par le poète et critique Alain Freixe, doit permettre de mieux distinguer la voix haute et singulière de Jean-Marie Barnaud dans la génération des Noël, Venaille, Bancquart ou Deguy.

  • "Sur Fargue, les anecdotes abondent, plus ou moins amusantes, plus ou moins improbables. Certaines, qu'il a connues sinon provoquées, l'ont sans doute diverti, mais le personnage qu'elles faisaient de lui l'attristait franchement, sur le tard : Ce ne sont que taxis abandonnés avec des ardoises importantes, propos qui n'ont jamais été tenus, bonnes intentions transformées en machiavélisme... écrit-il dans Dîners de Lune.
    Les anecdotes seront effacées. Les poèmes sont là, dans toute leur réalité. Mais si Fargue nous est extraordinairement présent à travers eux, sa vie telle qu'elle fut reste bien cachée. Point de drame éloquent, peu d'activité notable au service d'une cause publique, nulle fonction. Les lettres qui nous instruiraient - elles sont nombreuses, souvent pathétiques - ne changeront pas, je crois, la figure de ce destin où les échecs, les hésitations, les bizarreries de l'homme sont autant de façons de ne pas quitter le domaine profond, celui d'où naissent les poèmes.
    Ce domaine personnel, Fargue n'a pas à le chercher ; il lui est donné dès sa jeunesse, dès l'enfance ; il est sa propre vie, dont son coeur et son esprit n'épuiseront jamais les richesses - souffrance et joie, solitude et tendresse. On ne guérit jamais de sa jeunesse, écrit-il."
    Henri Thomas

  • "Tout, dans cette oeuvre, est souvenir. Habitée, soulevée par une véritable folie, un véritable raz de souvenir, comme on parle d'un raz de marée. Fargue est cet homme à la mémoire inflexible, grouillante, proliférante, qui n'a rien oublié jamais de ce qu'il a une fois vécu, mais même de la plus mince sensation une fois éprouvée, celui-là même qui rêvera un jour d'une étrange machine à conserver du passé les minutes apparemment les plus dépourvues, les gestes machinaux, les pensées et les impressions les plus banales ou les plus anodines ; mais, cette machine, il n'a pas besoin d'elle ; elle est en lui, elle est lui-même ; et même quand il semble dériver ailleurs, dans une de ces houles puissantes et concertées de l'imaginaire où, de plus en plus, il se complaira, avec une délectation un peu trop appuyée, un peu trop évidente parfois, et où l'on ne sait trop si c'est l'imaginaire qui entraîne le déferlement toujours plus déchaîné du verbe ou la prolifération monstrueuse du verbe, le déferlement de l'imaginaire, - visitation préhistorique, enivrement d'une évocation entomologique suscitée ou choisie tout autant pour l'aspect, la rareté, la saveur des vocables, souvent réels, parfois inventés, que pour l'image des insectes à demi fabuleux ou incongrus que ces vocables font surgir, - de nouveau se font jour les lames de fond du souvenir, de nouveau elles gauchissent ou font brusquement tourner court le long délire cultivé et peut-être un instant entrevu comme sauveur."
    Jacques Borel.

  • 'La Vie unanime se présente comme un poème unique, et non comme un recueil. À l'image de la cellule dans l'organisme, de l'individu dans l'unanime auquel il est incorporé, chaque poème est indépendant et partie d'un tout. Tantôt un titre marque son autonomie ; tantôt quelques mots d'un poème précédent sont mis en exergue, établissant comme un lien organique de l'un à l'autre ; tantôt aussi titre et exergue coexistent. Expériences de l'unanime se justaposant, s'emboîtant les unes aux autres, rapports dialectiques de l'individu aux unanimes s'ordonnent dans une unité-discontinuité où se résument toutes les options de Jules Romains. L'individu cherche, se cherche. Il sent vaguement quelque chose qui l'investit. La caserne, le théâtre, l'église, le café, la ville entière représentent successivement la vie des unanimes. Des dynamismes s'affirment. L'individu d'abord s'abandonne à l'unanime, se fond en lui avec ivresse. Mais surgit la tentation de la révolte au nom de la liberté, le refus d'être absorbé. L'individu surmonte ce désir de réalisation de soi dans la solitude, sa conscience devient conscience de l'unanime, besoin d'amour ; il peut dire à nouveau : "Unanime, je t'aime". Il est un double nous : nous des cellules qui le composent, nous des autres qui, avec lui, se perdent dans le moi de la ville.'
    Michel Décaudin.

  • "Je me suis fait un non" disait avec cet humour ferme qui le caractérisait Georges Poulot alias Georges Perros (1923-1978). Un de ses plus évidents refus est bien celui de la vie littéraire parisienne et mondaine qui s'offrait à lui quand, après avoir renoncé à sa première vie de comédien qui le mena à la Comédie française et dans la troupe de Vilar, il entame en 1954 en collaborant à la NRF son chemin d'écrivain. Perros part en effet dès 1959 s'installer définitivement à Douarnenez où il vivra jusqu'à sa mort précoce d'un cancer de la gorge, une vie simple et pauvre, une vie ordinaire au milieu de gens ordinaires. Si les notes, aphorismes et fragments des Papiers collés assurent dès 1960 sa notoriété, il publie deux ans après les Poèmes bleus qui, avec Une vie ordinaire (1967), imposent, à l'opposé des préoccupations formalistes de l'époque, une poésie directe, franche, d'un ton aussi naturel que celui d'une conversation de bistrot dans un port breton. Mais cette simplicité est évidemment le fruit d'un art supérieur où la fluidité, la souplesse et la musicalité du vers font le premier bonheur du lecteur. Pas très loin de Queneau, la poésie narrative des Poèmes bleus dit d'abord de façon bouleversante la Bretagne minérale et venteuse, sa rudesse qui va avec ses beautés mais aussi les sentiments d'un homme partagé entre son amour de la vie, son goût d'une humanité simple et sans pose et une mélancolie foncière, une sensation de solitude irréductible, contradiction qui se résout le plus souvent par l'humour.

  • '"Tout s'est éteint, flambeaux et musiques de fête..." Voici donc ces poèmes séparés d'une légende qui les enrobait. Peu importe une légende, quand elle ne défigure pas les oeuvres. Celle-là les a plus que défigurées. Mais autant en emporte la vie : le seul portrait ressemblant qui restera de Louise de Vilmorin sera bientôt celui qu'apporte le livre de son frère André. Déjà la légende se retire, comme la mer.
    La clef de Louise de Vilmorin n'était pas dans une mondanité épisodique (j'ai vu à Verrières moins d'Altesses que de protégés), ni dans une grâce célèbre, mais dans une fantaisie impulsive et féerique. Nulle rêverie n'a mieux transfiguré les Contes de Perrault, que l'étude qu'elle leur a consacrée. Elle parlait à merveille de Titiana, et parfois parlait comme elle. En 1933 (elle n'écrivait pas encore, et toussait) elle m'avait dit : " - Je m'agite, on croit que je vais dire quelque chose d'intelligent. Pas du tout : je tousse. - Vous ressemblez à certaines jeunes femmes de Shakespeare. - On m'a seulement dit : de Gyp." Elle ne ressemblait pas à Madame de, mais à Maliciôse. Et à maints égards, ces poèmes sont les poèmes de Maliciôse.
    On en a rarement compris la nature, parce qu'ils ont été publiés avec toutes sortes de calligrammes, vers olorimes, ou palindromes. Très douée pour des acrobaties qui commençaient par le poème à Gaston Gallimard : "Je méditerai - Tu m'éditeras..." et finissaient par des calligrammes en forme de tonneau compliqué, Louise de Vilmorin les mêlait volontiers à ses vrais poèmes. Or, sa virtuosité, qui naissait du jeu, semblait liée à un domaine foncièrement littéraire.
    D'où le malentendu fondamental, plus grave que celui de sa légende : car l'importance de cette poésie, c'est qu'elle est, à contre-courant de la poésie contemporaine, une poésie orale. Quelqu'un parle.'
    André Malraux.

  • Cette édition éclaire d'un jour nouveau la poésie de Lord Byron (1788-1824), et plus particulièrement son rapport à l'Orient. Elle rassemble quatre oeuvres en vers (trois poèmes narratifs : Le Corsaire, Le Giaour, Mazeppa ; et une ode : Oraison vénitienne).
    L'aspect novateur du projet consiste à proposer une traduction neuve qui ne privilégie pas le respect contraignant de la métrique aux dépens du rythme et du sens. La forme est donc versifiée mais garde une certaine liberté : ces poèmes orientaux sont des récits d'action et de superbes romans d'aventure, et il était essentiel d'en préserver l'élan.
    Par leur influence sur de nombreux artistes (Hugo, Pouchkine, Tchaïkovski, Liszt, Delacroix... ), leur beauté et leur modernité, ces quatre oeuvres orientales constituent une référence incontournable, et il est important de les rendre à nouveau accessibles au public curieux des oeuvres fondatrices de la poésie européenne.

  • La publication de La Grande Gaîté dans notre collection est assurément un événement. Ce recueil d'Aragon initialement paru chez Gallimard en 1929, illustré par Yves Tanguy, n'avait jamais été republié séparément, seulement repris en 1974 dans l'OEuvre poétique complet publié au Livre Club Diderot, puis dans la Pléiade en 2007. Ce livre certainement surprendra, choquera même sans doute les lecteurs du Roman inachevé ou du Fou d'Elsa. Écrits en 1927 et 1928, par, ne l'oublions pas, un jeune homme qui n'a pas trente ans, les poèmes de ce recueil correspondent à une violente crise existentielle du poète, à sa relation amoureuse douloureuse et tourmentée avec Nancy Cunard comme à la complication croissante de ses rapports avec Breton et ses amis surréalistes. Le titre est évidemment une antiphrase, c'est de fait de la plus grande détresse qu'il s'agit. D'une agressivité inouïe, d'une dérision acerbe, la première partie du livre est, comme le souligne la préfacière Marie-Thérèse Eychart (ayant collaboré par ailleurs aux "Pléiade" Aragon) un 'jeu de massacre' désespéré qui n'épargne rien ni personne. La seconde partie en revanche rend au lecteur un Aragon plus proche de ce qu'il connaît. Il y renoue, comme après une descente aux enfers, avec un chant, fût-il brisé et de douleur indépassable. C'est là qu'on lira notamment le célèbre Poème à crier dans les ruines qui est sans conteste un des sommets de la poésie aragonienne.

  • C'est peut-être le recueil où apparaît avec le plus d'ampleur le thème essentiel de l'oeuvre d'Henri Michaux : le refus de la réalité quotidienne - "sa défaite : le quotidien" - et la revendication d'"autre chose". Cet autre chose souvent proposé, on le sait, sous la forme de situations imaginaires qui témoignent chez le poète du constant besoin d'inventer. Tantôt avec les couleurs apparemment légères de l'humour, tantôt avec celles d'une angoisse existentielle que l'humour ne parvient plus à cacher. Toujours, il est vrai, d'un "lointain intérieur", c'est-à-dire de ces confins du subconscient que Michaux ne se lasse pas d'explorer.
    À une autre distance, dirait-on, et sous une forme plus familière qui nous montre que ce poète peut être un merveilleux conteur, son imagination a projeté un personnage, "Plume". À travers les aventures à la fois plaisantes et amères dont il est le héros, Plume est bien ce que les Histoires de la littérature appellent un "type" : un homme dans l'embarras, singulièrement, toujours malmené et mal reçu, parce qu'inadapté aux exigences sociales. C'est le "coupable-né", celui qui, en toutes circonstances, "n'a pas suivi l'affaire" et se refuse à la suivre. Mythe très représentatif d'une époque où le social est particulièrement contraignant - ce qui lui donne sa dimension.

  • "L'auteur a vécu très souvent ailleurs : deux ans en Garabagne, à peu près autant au pays de la Magie, un peu moins à Poddema. Ou beaucoup plus. Les dates précises manquent.
    Ces pays ne lui ont pas toujours plu excessivement. Par endroits, il a failli s'y apprivoiser. Pas vraiment. Les pays, on se saurait assez s'en méfier. Il est revenu chez lui après chaque voyage. Il n'a pas une résistance indéfinie.
    Certains lecteurs ont trouvé ces pays un peu étranges. Cela ne durera pas. Cette impression passe déjà.
    Il traduit aussi le Monde, celui qui voulait s'en échapper. Qui pourrait échapper ? Le vase est clos.
    Ces pays, on le constatera, sont en somme parfaitement naturels. On les retrouvera partout bientôt... Naturels comme les plantes, les insectes, naturels comme la faim, l'habitude, l'âge, l'usage, les usages, la présence de l'inconnu tout près du connu. Derrière ce qui est, ce qui a failli être, ce qui tendait à être, menaçait d'être, et qui entre des millions de "possibles" commençait à être, mais n'a pu parfaire son installation..."
    Henri Michaux

  • "Qui, ayant suivi mes signes sera induit par mon exemple, à en faire lui-même selon son être et ses besoins, ira, ou je me trompe fort, à une fête, à un débrayage non encore connu, à une désincrustation, à une vie nouvelle ouverte, à une écriture inespérée, soulageante, où il pourra enfin s'exprimer loin des mots, des mots, des mots des autres."
    Henri Michaux

  • Misérable miracle est le premier livre consacré par Henri Michaux à ses expériences sur les hallucinogènes. C'est surtout la relation du premier choc de la mescaline, la notation brute de sa première agression, subie comme un viol. Il y a là non pas description, mais communication au sens le plus direct, le plus physique du mot. Car en plus des états exceptionnels qu'il nous révèle et des informations qu'il nous apporte, Misérable miracle fait apparaître chez Michaux, et plus généralement dans la littérature contemporaine, un nouveau langage. Ce livre est ce qu'on pourrait appeler le «reportage» exemplaire d'une expérience psychophysiologique.

  • 'Je pense que si je n'avais écrit que Le Marteau sans maître, on me situerait quelque part dans le surréalisme, ce qui serait inexact. Quand j'ai écrit Arsenal, je n'avais que dix-sept ans et je ne savais même pas que le surréalisme existait. [...] J'ai toujours ignoré l'écriture automatique et tout ce que j'ai écrit était consciemment élaboré.' Publiée en 1990 dans l'ouvrage de Paul Veyne, cette déclaration de René Char résume son engagement pris dans un mouvement dont il ne fut que le 'locataire' durant quelques années.
    Le Marteau sans maître témoigne de cette proximité et de ce passage. Tous les poèmes ici regroupés par René Char, et dont il a plusieurs fois modifié les intitulés et l'ordre, proviennent de son fonds propre, c'est-à-dire de ce qui le singularise et confère à sa voix ce timbre irréductible qui n'appartient qu'à lui.
    D'emblée, il y a, en dépit du titre qui suggère une énergie sans frein, une volonté de maîtrise, un repérage dans le champ du réel, et une façon d'être au monde sans faiblesse.

  • "Parler aux hommes le langage de tous les hommes et leur parler cependant un langage tout neuf, infiniment précieux et simple pourtant comme le pain de la vie quotidienne, nul poète, avant Éluard, ne l'avait fait si naturellement. Transmuer en une sorte d'or vierge l'aspect des joies et des douleurs communes à tous, pour en faire éclater la splendeur unique, Éluard fut capable de cela plus intensément et plus aisément que nul autre. L'amour la poésie, ce titre (que je trouve follement beau), n'est-ce pas la formule exacte qui en coiffant impérieusement la vie permet de la renouveler ? La plupart des poètes ont célébré l'amour. Combien sont-ils, à la réflexion, qui l'aient porté en eux toujours et qui en aient imprégné leur oeuvre à la manière d'Éluard ? Capitale de la douleur, L'amour la poésie, je vois en ces livres des tableaux de la vie commune telle que par l'amour elle est rendue poétique, c'est-à-dire illuminée. Il n'est personne qui, pour un temps bref au moins, n'ait fait l'expérience de pareille illumination, mais les avares et les prudents ont la règle de rabaisser les yeux au plus vite, tandis que la leçon d'Éluard est de substituer définitivement le monde ainsi transfiguré à l'ancien et de s'en mettre plein la vue et plein les doigts sans avoir peur de se déchirer à ses aigus sommets."
    André Pieyre de Mandiargues.

  • "Les drogues nous ennuient avec leur paradis.
    Qu'elles nous donnent plutôt un peu de savoir.
    Nous ne sommes pas un siècle à paradis.
    Toute drogue modifie vos appuis. L'appui que vous preniez sur vos sens, l'appui que vos sens prenaient sur le monde, l'appui que vous preniez sur votre impression générale d'être.
    Ils cèdent. Une vaste redistribution de la sensibilité se fait, qui rend tout bizarre, une complexe, continuelle redistribution de la sensibilité. Vous sentez moins ici, et davantage là. Où "ici" ? Où "là" ? Dans des dizaines d'"ici", dans des dizaines de "là", que vous ne connaissiez pas, que vous ne reconnaissez pas. Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n'est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets même, perdant leur masse et leur raideur, cessent d'opposer une résistance sérieuse à l'omniprésente mobilité transformatrice.
    Des abandons paraissent, de petits (la drogue vous chatouille d'abandons), de grands aussi. Certaines s'y plaisent. Paradis, c'est-à-dire abandon. Vous subissez de multiples, de différentes invitations à lâcher... Voilà ce que les drogues fortes ont en commun et aussi que c'est toujours le cerveau qui prend les coups, qui observe ses coulisses, ses ficelles, qui joue petit et grand jeu, et qui, ensuite, prend du recul, un singulier recul."

  • "N'ayant jamais eu de facilité pour écrire, nous confie Leiris, "à tel point que, pendant longtemps, l'idée ne me serait pas venue que je puisse être un jour ce qu'on appelle un écrivain", il a d'abord considéré l'inspiration poétique comme "une chose tout à fait rare, un don momentané du ciel, qu'il s'agissait pour le poète d'être en état de recevoir, au prix d'une absolue pureté, et en payant de son malheur le bénéfice fortuit de cette manne". C'est donc en triomphant de toutes ces difficultés, et conscient de cette résistance qu'elles opposaient à sa volonté d'entrer dans l'univers de la transe et de la possession médiumniques, que Leiris est devenu l'auteur des poèmes de Haut mal, et de tous ceux qui ont suivi."
    Alain Jouffroy

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